dimanche 18 juin 2023

Séismes de Turquie du 6 février 2023 : apports de la télédétection

Article | 08/03/2023

Aurélien Augier

Lycée Camille Guérin, Poitiers

Olivier Dequincey

Résumé

Caractérisation du rejet des failles activées lors des séismes du 6 février 2023 en Turquie par interférométrie RADAR et corrélation d’images. Contexte géodynamique de la plaque anatolienne.

https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/seisme-Turquie-fevrier-2023.xml 


Le 6 février 2023, deux séismes ont eu lieu à quelques heures d'intervalle dans le centre-Sud de la Turquie, à une centaine de kilomètres au Nord de la frontière avec la Syrie [14]. Le premier, à 1h17 UTC, nommé séisme de Gaziantep, est de magnitude 7,8, alors que le second, à 10h24 UTC, celui d'Elbistan, est de magnitude 7,5 . Un troisième séisme de magnitude 5,5 a eu lieu le 20 février à 17h07 UTC. La Turquie n'avait pas connu de séismes aussi meurtriers depuis les séismes d'Izmit de 1999. Le but de cet article est de montrer l'apport de la télédétection dans la caractérisation de cet évènement. Aucun commentaire ne sera fait sur la catastrophe humaine provoquée par ce séisme, dans la mesure où l'écriture de cet article est faite à chaud, avec peu de recul.

La télédétection permet de caractériser finement les déplacements liés aux processus géologiques. Parmi eux, l'interférométrie RADAR et les techniques de corrélation d'images permettent de construire des cartes précises de la déformation et de mieux caractériser les propriétés des grands séismes. Après avoir présenté les données sismiques, on se penchera sur deux interférogrammes ayant couvert les deux séismes du 6 février, puis on remettra l'étude de ces interférogrammes dans le contexte tectonique de la Turquie.

Données sismiques

Localisation des séismes principaux et des répliques, et évolution temporelle du 6 au 23 février 2023

Figure 1. Localisation des séismes principaux et des répliques, et évolution temporelle du 6 au 23 février 2023

Cette animation montre la position des séismes principaux et des répliques. Les deux séismes du 6 février (Gaziantep et Elbistan) sont des décrochements senestres, mais dont les plans n'ont pas la même orientation. On voit que les répliques se concentrent sur la faille du Sud, puis après le second séisme, sur les deux failles. Le graphique du bas montre la magnitude des répliques en fonction du temps. De manière générale, l'intensité des répliques diminue de manière exponentielle. On constate que c'est le cas sur la première partie du graphique, mais que le second séisme provoque lui même ses propres répliques. Il s'agit donc de deux séismes indépendants, on ne peut pas considérer que le second gros séisme soit une réplique du premier. Ceci est en accord avec le fait que les déformations associées à chaque séisme montrent que les failles ne sont pas connectées (voir Figure 6). Les cadres noirs donnent l'emprise des interférogrammes étudiés par la suite.


Caractérisation de la déformation liée aux séismes du 6 février

Interférogrammes enroulés

L'interférométrie RADAR permet de mesurer la déformation du sol avec une précision centimétrique sans avoir besoin d'instruments au sol. Cette mesure nécessite deux images, l'une prise avant l'évènement (image de référence) ayant provoqué la déformation, et l'autre prise après l'évènement (image esclave). Les satellites émettent un signal RADAR, qui est rétrodiffusé par le sol vers le satellite. Le satellite mesure l'intensité du signal réfléchi, ainsi que la phase, dont la valeur dépendra de la distance parcourue par le signal RADAR. La mesure de la déformation est faite en comparant la phase du signal reçu pour chaque pixel entre les deux acquisitions. Cette déformation n'est connue qu'à 2π près, d'où l'apparition de "franges" sur les interférogrammes dits enroulés (déplacements mesurés en longueur d’onde du signal). La mesure de la déformation correspond plus précisément à la quantité de déplacement dans la direction du satellite (Line Of Sight – LOS, ou ligne de visée), le satellite prenant une image en "regardant" vers sa droite (pour plus de précisions, on se reportera vers l'article Interférométrie radar : principes et utilisation dans la surveillance de la déformation du sol).

Les satellites de la constellation Sentinel-1 de l'ESA imagent en permanence la surface du sol, en parcourant une orbite polaire : ils peuvent prendre des images au cours de leur remontée vers le Nord (passe ascendante) ou lors de leur descente vers le Sud (passe descendante). Comme il "regardent" vers leur droite, un interférogramme calculé en passe ascendante correspondra approximativement à une ligne de visée vers l'Est, alors que la ligne de visée sera vers l'Ouest en passe descendante.

Interférogrammes couvrant partiellement la zone déformée au cours des séismes du 6 février 2023

Figure 2. Interférogrammes couvrant partiellement la zone déformée au cours des séismes du 6 février 2023

Les deux interférogrammes sont dans deux passes différentes : celui de gauche est en passe descendante (le satellite va du Nord vers le Sud), alors que le second est en passe ascendante (le satellite va du Sud vers le Nord). Pour chaque interférogramme, l'image de référence est avant le 6 février, l'image esclave est après le 6 février. L'étude des interférogrammes sera vue plus loin dans cet article. Comme les interférogrammes ne mesurent pas la déformation dans la même direction, les motifs de déformations y apparaissent généralement de manière différente.


Les deux interférogrammes mesurent la même déformation et ont pourtant deux aspects différents. Ceci est la conséquence des directions relatives de la ligne de visée et de la faille.

Impact des directions relatives de la ligne de visée et de la faille sur l'aspect des interférogrammes

Figure 3. Impact des directions relatives de la ligne de visée et de la faille sur l'aspect des interférogrammes

Cette animation montre la déformation liée à une faille (décrochement dextre) dont la direction change.

À gauche : représentation du champ tridimensionnel de la déformation.

À droite : interférogramme correspondant qui serait mesuré par un satellite au cours d'une passe descendante, visant à 45° de la verticale. On voit que la forme de l'interférogramme est très différente en fonction de l'orientation de la faille. Il est donc normal que les deux interférogrammes n'aient pas le même aspect puisqu'ils n'ont pas la même ligne de visée.

Déplacement modélisé à partir d'un modèle d'Okada.


Zoom sur l'interférogramme en passe descendante

Figure 4. Zoom sur l'interférogramme en passe descendante

Cet interférogramme mesure la déformation lors de la passe descendante du satellite : il vise donc vers l'Ouest. Les foyers des deux séismes sont reportés, les failles dessinées correspondent à des failles identifiées sur le terrain et par télédétection après le séisme. Le séisme le plus au Nord est sur une zone couverte par beaucoup de franges, alors que celui du Sud semble décalé par rapport à la faille. En partant des zones peu déformées, la flèche 1 traverse les franges du jaune au bleu puis rose de manière successive, ce qui indique que la valeur de la différence de phase diminue entre les deux acquisitions : ainsi le sol s'est rapproché du satellite (dans l'axe de la ligne de visée). On constate que les franges s'enroulent dans deux sens opposés (les couleurs se succèdent dans des ordres opposés) à proximité de chacune des failles ce qui est compatible avec des mouvements en sens opposés. Les mécanismes au foyer indiquent des séismes à jeu décrochant senestre, les déplacements enregistrés sont compatibles avec un tel jeu. L'interférogramme en passe ascendante de la figure 5 (figure suivante) montre des franges enroulées dans l'autre sens.


Zoom sur l'interférogramme en passe ascendante

Figure 5. Zoom sur l'interférogramme en passe ascendante

Cet interférogramme mesure la déformation lors de la passe ascendante du satellite : il vise donc vers l'Est. Les foyers des deux séismes sont reportés. Cette fois ci, la flèche 1 traverse les franges du jaune au rose puis au bleu, ce qui indique que la valeur de la différence de phase augmente entre les deux acquisitions : ainsi le sol s'est éloigné du satellite (dans l'axe de la ligne de visée). L'ordre des couleurs des franges est inversé par rapport à l'interférogramme descendant de la figure 4 (figure précédente), mais il reste tout à fait compatible avec un décrochement senestre dans la mesure où la visée est vers l'Est.


Interférogrammes déroulés

L'analyse des interférogrammes étant difficile, il est plus commode de convertir la mesure en radian (modulo 2π) en une mesure en mètres, ce qui est possible puisque une frange de déformation correspond à une demi-longueur d'onde du signal RADAR utilisé. Cette conversion s'appelle "déroulement" de l'interférogramme, et permet de mieux visualiser la déformation (la mesure en mètre est aussi pratique pour intégrer ces données dans des modèles qui permettent de retrouver les paramètres de la source à l'origine de la déformation).

Interférogrammes déroulés

Figure 6. Interférogrammes déroulés

Les deux interférogrammes présentent une déformation maximale de plusieurs mètres mais en sens opposé. Le rejet maximal visible est d'environ 8 mètres (4 mètres vers le satellite et 4 mètres en sens opposé), ce qui ne correspond qu'à une estimation du minimum du rejet réel (la mesure correspond bien à la composante de la déformation selon la ligne de visée). Les interférogrammes montrent des déplacements en sens opposés, compatibles avec un décrochement senestre. L'aspect bruité dans la partie Nord est due à des chutes de neige entre les deux acquisitions (voir Figure 7).


Plusieurs évènements parasites peuvent perturber le déroulement d'un interférogramme. Si les propriétés géométriques du sol changent entre les deux acquisitions, la phase reçue par le satellite reflètera ces changements de propriétés et le signal correspondant au déplacement sera alors partiellement noyé dans ces signaux parasites. Ces changements de propriétés peuvent correspondre, par exemple, à des chutes de neige, à une variation de la végétation (entre l'hiver et l'été), à des coulées de lave, ou encore, dans le cas de séismes destructeurs, à des bâtiments effondrés (pour plus de détails, voir figures 12 et 13 de l'article Interférométrie radar : principes et utilisation dans la surveillance de la déformation du sol).

Impact des chutes de neige sur la qualité des interférogrammes

Figure 7. Impact des chutes de neige sur la qualité des interférogrammes

Les deux images (à gauche), prises dans le visible, montrent l'indice NDSI, qui permet de détecter les zones enneigées et de les différencier des zones couvertes par les nuages. Sur ces deux images, les zones couvertes de neige apparaissent en bleu. Le Nord de la zone a subi de fortes chutes de neige entre les acquisitions des deux images RADAR. L'interférogramme déroulé semble bruité dans le Nord alors qu'il est plus lisse dans le Sud. Ce bruit est dû à une perte des propriétés géométriques du sol, qui modifie la phase que reçoit le satellite et qui perturbe le déroulement. Ainsi, les déplacements mesurés à l'Ouest de la faille du Sud sont probablement un artefact dû à la neige.


Perte de cohérence et qualité des interférogrammes

Figure 8. Perte de cohérence et qualité des interférogrammes

Cet interférogramme est un zoom de l'interférogramme en passe descendante sur la ville de Kahramanmaras (ou Marash), située au pied de reliefs. Au niveau des reliefs, la perte de cohérence est due à des chutes de neige entre l'acquisition des deux images RADAR. En revanche, l'aspect bruité dans la zone de la ville correspond probablement à des endroits où des immeubles se sont effondrés entre les deux images. Les images Sentinel-2 dans le visible montrent que l'ombre portée de certains bâtiments a disparu, ce qui est compatible avec leur effondrement. La résolution des images Sentinel-2 étant de 10 mètres, il n'est pas possible de discriminer plus finement les bâtiments effondrés de ceux encore debout, ce que peuvent faire les satellites de haute résolution mais de champ restreint comme Pléiade-Neo (résolution de 30 cm).


Mesure de la déformation par corrélation d'images

L'interférométrie ne permet de mesurer la déformation que dans l'axe de visée du satellite. En revanche, la corrélation d'images permet de mesurer la déformation horizontale (pour plus de précisions, on se reportera à l'article Corrélation d'images – Principes et utilisation dans la surveillance de la déformation du sol). Les figures suivantes montrent que la déformation peut être mesurée de cette manière.

Caractérisation des déplacements par comparaison d'images visible dans la zone du village de Cigli

Figure 9. Caractérisation des déplacements par comparaison d'images visible dans la zone du village de Cigli

Deux images Sentinel-2 dans le visible (résolution du pixel de 10 m), prises avant et après le séisme. Peu de différences sont visibles à cette résolution, mais il est possible de deviner la trace de la faille. Le rejet de la faille étant inférieur à 10 m, il est difficile de le voir en comparant les images si elles ne sont pas superposées.


Caractérisation des déplacements par comparaison d'images visibles (zone du village de Cigli)

Figure 10. Caractérisation des déplacements par comparaison d'images visibles (zone du village de Cigli)

Superposition des deux images Sentinel-2. Même si le rejet est inférieur à 10 mètres et que la résolution de l'image est de 10 mètres, on devine bien le jeu senestre de la faille, qui est de l'ordre d'un pixel (moins de 10 m), surtout au niveau des grands bâtiments agricoles.


Caractérisation des déplacements horizontaux par corrélation d'images

Figure 11. Caractérisation des déplacements horizontaux par corrélation d'images

Les vecteurs n'indiquent que la direction,la quantité de déplacements est codée par la couleur. L'image a été obtenue en combinant les images RADAR Sentinel-1 (interférogrammes ascendant et descendant ainsi que la corrélation d'images d'amplitude) et une corrélation d'images Sentinel-2. On devine l'emprise des images ayant servi à faire les calculs (visible, résolution 10 m).


La figure 11 montre que les deux failles ne sont pas connectées – il s'agit bien de deux séismes différents, même si le premier a pu déclencher le second. La partie Ouest de la faille Nord présente un motif de déformation typique des failles décrochantes : à l'extrémité de la faille, le champ de déformation s'éloigne de la faille comme ce qui est attendu dans ce cas (voir animation de la Figure 3). On retrouve globalement ce comportement pour la faille Sud, dont la géométrie est plus complexe.

Caractérisation 3D du champ de déformation

La combinaison de l'interférométrie et de la corrélation d'images provenant de différents satellites (visible et RADAR) permet de recalculer les composantes Est-Ouest, Nord-Sud et verticale de la déformation.

Principe de la caractérisation des déplacements par corrélation d'images et interférométrie

Figure 12. Principe de la caractérisation des déplacements par corrélation d'images et interférométrie

Pour retrouver les composantes Est-Ouest, Nord-Sud et verticale du vecteur déplacement, il faut combiner les mesures de déplacement InSAR et l’analyse par corrélation d'images. La corrélation d'images permet de mesurer rapidement les composantes E-O et N-S, mais la finesse de la mesure est médiocre (on mesure au mieux des déplacements de l'ordre du mètre avec des images Sentinel). L'interférométrie permet d’évaluer les déplacements avec une précision de l'ordre du centimètre, mais on ne mesure que le projeté du vecteur de déformation dans la ligne de visée du satellite. En combinant les différentes mesures, il est possible de caractériser complètement la déformation avec une précision convenable.


Caractérisation des déplacements liés au séisme par corrélation d'images et interférométrie

Figure 13. Caractérisation des déplacements liés au séisme par corrélation d'images et interférométrie

Ces trois images permettent de caractériser le champ 3D de la déformation, un peu comme si chaque pixel de la zone couverte était équipé d'une station GNSS (GPS). Elles ont été obtenues en combinant les interférogrammes déroulés ainsi que les images RADAR d'amplitude qui permettent de caractériser les déplacements horizontaux (s'ils sont assez importants). Le calcul ne peut être fait que sur les zones couvertes par les différentes prises de vue, d'où l'emprise particulière du résultat du calcul.


Contexte géodynamique du séisme

Origine du mouvement de l'Anatolie (Eurasie supposée fixe)

Figure 14. Origine du mouvement de l'Anatolie (Eurasie supposée fixe)

L'Anatolie est un bloc coincé entre l'Eurasie, l'Afrique et l'Arabie. La mesure de son déplacement à long terme par GPS (l'Eurasie est supposée fixe) montre qu'elle a un mouvement de rotation antihoraire par rapport à l'Eurasie et l'Afrique. On peut expliquer ce déplacement par deux causes.

1/ Le Nord de la plaque Afrique est constituée de lithosphère océanique plongeant en subduction de la Grèce à la Turquie. Le slab de subduction ne progresse pas vers le Nord mais “s'enfonce” : ce “retrait” du panneau plongeant (slab) “tire” donc la partie Ouest de l'Anatolie vers le Sud.

2/ L'Arabie se déplace vers le Nord. Le moteur de ce mouvement est un slab de subduction qui a abouti dans le Nord de l'Arabie à une collision continentale, à l'origine de la chaine de montagne du Zagros, ainsi qu'à l'ouverture de la Mer Rouge. Ce mouvement de l'Arabie vers le Nord amplifie le mouvement de rotation antihoraire de l'Anatolie.

Les rectangles noirs correspondent à l'emprise des différents interférogrammes.


Mouvement de l'Anatolie par rapport à ses voisins

Figure 15. Mouvement de l'Anatolie par rapport à ses voisins

Les lignes de niveau correspondent à la profondeur du slab de la subduction hellénique.

Par rapport à l'Eurasie, le retrait du slab est à l'origine du mouvement en rotation antihoraire de l'Anatolie, ainsi que de l'extension centre-anatolienne. Cette rotation provoque un contact en décrochement dextre avec l'Eurasie (faille Nord-Anatolienne).

Relativement à l'Arabie, le déplacement relatif au niveau de la faille Est-Anatolienne est dû au fait que les composantes Nord des déplacements de l'Arabie et de l'Anatolie sont à peu près équivalents (pas de mouvement relatif vers le Nord), mais la rotation antihoraire de l'Anatolie provoque un déplacement vers l'Ouest plus important de l'Anatolie que de l'Arabie. La résultante de ces déplacements correspond donc à un décrochement senestre, compatible avec les données sismiques et les données d'interférométrie RADAR.

Les rectangles noir correspondent à l'emprise des différents interférogrammes.


Origine de la diversité des mécanismes au foyer au niveau de la faille Est-Anatolienne

Figure 16. Origine de la diversité des mécanismes au foyer au niveau de la faille Est-Anatolienne

À gauche, carte montrant le jeu des failles (bleu = failles senestres, rouge = failles dextres, noir = failles normales ou inverses). Les failles décrochantes peuvent être partiellement normales ou inverses, le figuré habituel est ajouté en plus de la couleur associé au type de décrochement. Les mécanismes au foyer des séismes principaux sont donnés ainsi que ceux de quelques répliques. À droite, schéma simplifié de la zone.

On connait les déplacements de l'Arabie et de l'Anatolie (relativement à l'Eurasie, vecteurs respectivement marron et vert). Il est possible de connaitre les déplacements de l'Anatolie en considérant l'Arabie fixe (relation de Chasles, vecteurs en rose). En choisissant pour chaque segment de faille un repère ayant un axe normal et un axe parallèle à la faille, on peut trouver les composantes du vecteur de déplacement de l'Anatolie par rapport à l'Arabie dans ces repères (vecteurs en noir fin).

Même si dans tous les cas on trouve un mouvement senestre, on voit qu'au Sud l'Anatolie s'éloigne de l'Arabie, qu'elle s'en rapproche au Nord, et que le déplacement est purement senestre au centre. Le jeu de la faille dépend donc de l'orientation de la faille par rapport au déplacement relatif des deux blocs.

Ces déplacements relatifs sont cohérents avec les mécanismes au foyer des séismes de février 2023, ainsi qu'avec le jeu de données des failles.


Un scénario pour le double séisme du 6 février 2023 au centre-Sud de la Turquie

Figure 17. Un scénario pour le double séisme du 6 février 2023 au centre-Sud de la Turquie

Ce double séisme peut être interprété comme un double rebond élastique dû au fait que la limite des plaques Arabie / Anatolie est divisé en plusieurs branches. Durant la phase intersismique, l'Anatolie a un mouvement relatif vers l'Ouest par rapport à l'Arabie, ce qui met sous contrainte le réseau de failles qui est bloqué. Le séisme correspond au fait que les zones à proximité des failles rattrapent leur retard par rapport au reste du bloc, un peu à la manière d'un élastique qui reprend sa forme si on le relâche après l'avoir tendu. Ici, la relaxation s'est produite en deux temps, le bloc du milieu ayant finalement peu bougé.


Quelques images au sol des déformations provoquées par le séisme

Quelques images témoignant du jeu senestre des failles activées lors des séismes du 6 février 2023 au centre-Sud de la Turquie

Figure 18. Quelques images témoignant du jeu senestre des failles activées lors des séismes du 6 février 2023 au centre-Sud de la Turquie

L'image du haut (photographie prise le 7 février) montre clairement le jeu senestre de la faille, le rejet est de l'ordre de 5 mètres.

L'image du bas est une prise de vue par drone, qui permet de voir à petite échelle la complexité de la fracturation le long de la ligne de faille (c’est un bel exemple de failles de Riedel en échelon remplaçant une unique faille rectiligne). L'ensemble rappelle à plus petite échelle la géométrie et le scénario proposé à la figure 17. Le rejet de la faille est plus difficile à estimer dans la mesure où il n'y a pas d'objet de taille évidente sur la prise de vue. Les deux images ont été prises à quelques kilomètres de Kahramanmaras, à proximité du village de Tevekkeli, où la faille a un jeu purement senestre.


Vue aérienne de la zone de Tepehan (Hatay, Turquie) : une image très médiatique mais mal décrite

Figure 19. Vue aérienne de la zone de Tepehan (Hatay, Turquie) : une image très médiatique mais mal décrite

Cette image impressionnante a été présentée par beaucoup de médias comme étant la faille. Elle montre un champ d'oliviers coupé en deux par une sorte de rift d'une trentaine de mètres de large et de profondeur, et d'une longueur d'environ 300 mètres. Cette déformation est beaucoup trop large pour correspondre au tracé de la faille, même si, dans cette zone, la faille peut avoir un jeu senestre-normal. La carte géologique de la Turquie indique que cette zone est couverte par des calcaires miocènes. On pourrait penser qu'il s'agit d'un karst dont le toit se serait effondré. Les images Sentinel-2 de la zone montrent qu'il s'agit plutôt d'un glissement de terrain.


Images satellites de la zone de Tepehan (Hatay, Turquie) montrant l’étendue du glissement de terrain

Figure 20. Images satellites de la zone de Tepehan (Hatay, Turquie) montrant l’étendue du glissement de terrain

Deux images Sentinel-2, prises avant (10 janvier) et après (9 février) le séisme, montrent que la zone de Tepehan correspond à un glissement de terrain de grande ampleur, mais très localisé. La direction du "rift" Est-Ouest ne correspond pas à la direction de la faille Nord-Sud. La déformation, bien qu'impressionnante, ne correspond donc qu'à une conséquence indirecte du séisme.


Utilisation des données sismiques et de déformation pour l'estimation des aléas

Les données sismiques et de déformation permettent ainsi de quantifier l'impact d'un séisme. Cependant, ces données permettent aussi de retrouver la géométrie de la faille et de quantifier la quantité de glissement sur ses différents fragments (voir Figure 21). Un exemple d'une telle démarche est présenté par exemple à la figure 18 de l'article Interférométrie radar : principes et utilisation dans la surveillance de la déformation du sol.

Modèle de glissement le long de la faille lors des séismes du 6 février 2023

Figure 21. Modèle de glissement le long de la faille lors des séismes du 6 février 2023

Les données sismiques et de déformation sont utilisées pour retrouver les paramètres géométriques de la faille ainsi que la quantité de glissement sur ses différents segments. Les données sismiques et de déformation enregistrées lors de ces séismes impliquent que la faille ait glissé localement de plus de 10 mètres, en particulier à proximité de Kahramanmaraş, ou Cigli (voir Figure 10). Les déplacements liés au séisme du 20 février 2023 ne sont pas pris en compte ici.


Si les propriétés de la faille et que la quantité de glissement sont connus, il est alors possible de calculer les variations des contraintes à proximité de la faille. Ainsi, il est possible d'avoir une idée des zones où il sera plus probable qu'un nouveau séisme ait lieu ou non (Figure 22). Ce type de carte ne correspond pas stricto sensu à une carte d'aléas, mais donne cependant une idée des variations de l'aléa provoquées par les séismes.

Carte des variations des contraintes suite aux séismes du 6 février 2023

Figure 22. Carte des variations des contraintes suite aux séismes du 6 février 2023

Les zones bleues indiquent les zones où les contraintes ont diminué suite aux séismes, les zones rouges où elles ont augmenté. Il existe ainsi une relation directe avec les variations de probabilité qu'un nouveau séisme ait lieu. Cette carte montre aussi le segment de faille ayant bougé en 2020, mais ne prend pas en compte les variations de contraintes liées au séisme du 20 février. Ce type de carte ne peut être obtenu qu'à condition de connaitre la géométrie de la faille et la quantité de déplacement sur la faille (Figure 21), eux-mêmes connus grâce aux donnés sismiques et de déformation. Dans cet figure, la géométrie des failles a été fortement simplifiée (seulement un segment par faille, et les auteurs ne précisent pas la quantité de glissement).


En définitive, entre 2020 et 2023, une grande section de la faille Est-anatolienne a joué. Ce décrochement senestre, en grande partie causé par la subduction hellénique et par la remontée vers le Nord de l'Arabie, correspond à une limite de plaque importante. La zone a subi plusieurs évènements majeurs au cours des deux derniers millénaires (séismes d'Antioche, actuellement Antakya, dans l'Hatay en 115 et en 526, ayant probablement provoqué indirectement chacun environ 250 000 morts, celui de 115 ayant failli couter la vie à l'empereur romain Trajan). Les données historiques semblent montrer une périodicité d'environ 150 ans pour la faille Est-anatolienne, mais les données récentes ont du mal à confirmer le concept de cycle sismique. Même si les données sismiques et de déformation permettent d'établir des cartes de variations des contraintes, il reste impossible de prévoir quand aura lieu le prochain séisme.

Bibliographie

Articles

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Sites et documents en ligne

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