Les réseaux de la truffe plus complexes qu’on ne le pensait
Si ce champignon recherché pousse grâce à
une symbiose avec un arbre, il serait aussi connecté à d’autres plantes.
Des interactions qui expliqueraient le « brûlé », une zone pauvre en
végétaux qui entoure l’arbre hôte.
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https://www.pourlascience.fr/sd/biologie-vegetale/les-reseaux-de-la-truffe-plus-complexes-quon-ne-le-pensait-18664.php
En ces fêtes de fin d’année, certains gastronomes ont peut-être
eu l’occasion de manger de la truffe, un champignon prisé pour son
organe charnu et délicatement parfumé. Cependant, en France, la
production de truffe n’est que de 10 % de ce qu’elle était en 1900.
Aujourd’hui, la majorité des truffes sont obtenues par inoculation de
plantations d’arbres avec ces champignons. Mais le résultat est souvent
incertain. Il y a donc un enjeu crucial à comprendre comment favoriser
les conditions de développement de la truffe noire (Tuber melanosporum) ou de celle de Bourgogne (Tuber aestivum).
La truffe se développe grâce à une symbiose avec un arbre, souvent un
chêne, mais aussi des noisetiers, des charmes, etc. Cette interaction ne
semble cependant pas exclusive. En effet, autour de l’arbre hôte, on
observe souvent une zone de « brûlé » où les plantes sont moins denses
et moins diverses. La formation de ce brûlé reste mal comprise. Pour en
savoir plus, Marc-André Selosse, du Museum national d’histoire naturelle
à Paris, et ses collègues de l’Inra de Dijon, Montpellier et Nancy, ont
étudié comment la truffe établit des relations avec les plantes
environnantes.
Une zone où la végétation est plus rare, le brûlé, entoure ces chênes truffiers dans l'Aveyron.
© M.-A. Selosse
Forts de leur savoir-faire, les producteurs ont développé une
connaissance empirique de facteurs qui favorisent la croissance des
truffes. Par exemple, ils ont constaté que certaines « plantes
compagnes » avaient un effet positif sur la croissance de la truffe
noire, comme la fétuque ovine (Festuca ovina), une plante
herbacée. D’autres ont un impact négatif. Ces plantes sont parfois
retirées par un travail du sol. Les rares études menées pour confirmer
l’influence des plantes compagnes ont donné des résultats parfois
contradictoires. Pour éclaircir la situation, Marc-André Selosse et ses
collègues ont réalisé des expériences dans un milieu contrôlé, de grands
bacs contenant du sol nommés rhizotrons, sur plusieurs années afin de
suivre le rôle des différents protagonistes dans ce système complexe.
Les chercheurs ont étudié 140 jeunes chênes verts (Quercus ilex), soit seuls, soit encadrés par deux plantes compagnes d’une même espèce (parmi six dans l’étude). La moitié des arbres étaient inoculés avec de la truffe noire. L’équipe a alors suivi la croissance des plantes et du mycélium souterrain de la truffe dans les différents cas.
La symbiose entre la truffe et le chêne se fait par l’interaction entre les filaments microscopiques du champignon, le mycélium, et les racines de l’arbre. La truffe procure de l’azote et du phosphore au chêne et se nourrit de la matière organique (des sucres) synthétisée par l’arbre. Quel serait alors le rôle des plantes compagnes ? Une hypothèse déjà avancée est que les truffes parasiteraient ces plantes, limitant ainsi leur croissance, ce qui expliquerait en partie le brûlé. Mais des études précédentes n’avaient pas permis de conclure. Dans une observation indépendante de diverses plantes de brûlé en France, l’équipe de Marc-André Selosse a montré que le mycélium des truffes colonise effectivement les racines des plantes du brûlé.
Cette observation au microscope confocal de racines de luzerne révèle la présence de mycélium de truffe (en rouge).
© L. Schneider-Maunoury et al.
En milieu contrôlé, les chercheurs ont constaté que, dans les
systèmes inoculés avec des truffes, les plantes compagnes ont toujours
un rôle positif sur le développement de la truffe, et cela pour toutes
les espèces testées (même celles réputées néfastes). Et effectivement,
en présence de ces champignons, les plantes compagnes se développent
moins : les truffes les priveraient d’azote et de phosphore. Le
champignon ne serait pas le seul à bénéficier de ce détournement de
ressources : le chêne profiterait aussi de la situation de façon
indirecte.
Brûlé autour d'un ciste cotonneux (Cistus albidus).
© Daniel Mousain
Les chercheurs ont aussi constaté que le nombre de germinations
spontanées de graines apportées par le vent était beaucoup plus faible
dans les bacs inoculés que les autres. La truffe noire aurait donc un
effet sur la germination des graines ou le développement précoce de ces
plantes. La combinaison de l’effet sur la germination, un ralentissement
du développement de la couche herbacée et le parasitisme des plantes
compagnes suffit à expliquer l’origine du brûlé autour de l’arbre hôte.
Cependant, les mécanismes précis de l’interaction des truffes avec les
plantes compagnes et les graines en germination restent à éclaircir.
Par ailleurs, les chercheurs soulignent que leurs résultats ne sont pas cohérents avec les pratiques et le savoir empirique des producteurs de truffes. La prochaine étape serait de réaliser les mêmes expériences en situation réelle afin de préciser la dynamique des liens qui unissent les plantes et la truffe. Cette dernière conserve encore une partie de son mystère !

© M.-A. Selosse
Les chercheurs ont étudié 140 jeunes chênes verts (Quercus ilex), soit seuls, soit encadrés par deux plantes compagnes d’une même espèce (parmi six dans l’étude). La moitié des arbres étaient inoculés avec de la truffe noire. L’équipe a alors suivi la croissance des plantes et du mycélium souterrain de la truffe dans les différents cas.
La symbiose entre la truffe et le chêne se fait par l’interaction entre les filaments microscopiques du champignon, le mycélium, et les racines de l’arbre. La truffe procure de l’azote et du phosphore au chêne et se nourrit de la matière organique (des sucres) synthétisée par l’arbre. Quel serait alors le rôle des plantes compagnes ? Une hypothèse déjà avancée est que les truffes parasiteraient ces plantes, limitant ainsi leur croissance, ce qui expliquerait en partie le brûlé. Mais des études précédentes n’avaient pas permis de conclure. Dans une observation indépendante de diverses plantes de brûlé en France, l’équipe de Marc-André Selosse a montré que le mycélium des truffes colonise effectivement les racines des plantes du brûlé.

© L. Schneider-Maunoury et al.

© Daniel Mousain
Par ailleurs, les chercheurs soulignent que leurs résultats ne sont pas cohérents avec les pratiques et le savoir empirique des producteurs de truffes. La prochaine étape serait de réaliser les mêmes expériences en situation réelle afin de préciser la dynamique des liens qui unissent les plantes et la truffe. Cette dernière conserve encore une partie de son mystère !